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Année de compétition : 2010

Photos : ©Livia Saavedra

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2010

AVOIR 3O ANS

 

Les anniversaires, chacun le sait, sont plus où moins bien vécus, selon la nature de ce que l’on fête. En ce qui concerne le cinéma des femmes, nous avons maintenant le recul nécessaire pour apprécier tout l’intérêt de nos 30 ans. Le chemin parcouru est immense. A 30 ans, notre personnalité est construite, on ne ressemble pas à son voisin et nos idées, enfin, commencent à nous appartenir. Remonter le temps à cette occasion est un réel plaisir, car à travers les films de cette programmation, c’est une grande part de l’histoire des femmes qui nous apparaît. En se filmant elles-mêmes, en se racontant, en se regardant, les femmes ont mis un terme aux stéréotypes masculins qui les définissaient, et les enfermaient dans le fantasme. Cela existe toujours bien sûr, mais cela existe beaucoup moins. Il y a place pour bien d’autres modalités du féminin. L’identité féminine est devenue le produit d’une activité, que la femme ne cesse de conduire tout au long de sa vie, et qui lui donne sens.

 

 Jeanne Dielman de Chantal Akerman

Des films importants ont marqué les étapes de cette évolution, et ces films ont contribué à ce que nous sommes devenues aujourd’hui. Comment ne pas se reconnaître, où reconnaître l’existence de nos mères, dans ce portrait de Jeanne Dielman (Chantal Akerman, 1975) magnifiquement interprété par Delphine Seyrig ? C’est une histoire d’une redoutable banalité. Une femme mène une vie insipide, asphyxiante, entre ses quatre murs qu’elle nettoie à journées longues. Faire moins, faire mieux est impossible, car le vide guette chacun de ses gestes, dans la répétition d’un rituel domestique où elle se perd. Equivalent cinématographique du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir , ce film représente la condition féminine réduite à sa plus simple expression, et pour cela même, reste d’une rigoureuse beauté intellectuelle. Dans le même esprit, celui d’une femme perdue et qui ne s’appartient pas, Wanda de Barbara Loden (USA, 1970) est un film culte d’une rare intensité. En décalage avec l’image féminine quasi mythique que requiert la séduction, ces portraits cinématographiques ont inauguré un espace du possible, pour dire le poids du quotidien et de la solitude, dire aussi la désillusion, qui prélude souvent à une conscience féministe.

 

S’appartenir, trouver son identité, deux films ont questionné cette problématique dans un cinéma d’introspection particulièrement émouvant : Anne Trister de Léa Pool (Canada 1986) et Histoire d’un secret de Mariana Otéro (France, 2003). Long cheminement à travers des histoires de familles, pour accéder à une vérité qui libère et permet l’accomplissement de soi. Cet accomplissement de soi, lui aussi est multiple. Il peut se trouver dans le combat politique, et c’est un axe important de la programmation avec : Les Années de plomb de Margarethe von Trotta (Allemagne, 1985) un grand classique du cinéma des femmes qui raconte un épisode de la vie des sœurs Ensslin, et fait référence au climat tourmenté de l’Allemagne questionnée par les actions de la bande à Baader. C’est psychologiquement, au moyen de la fiction, que les grandes questions sont ici abordées. Retenons aussi Une Saison blanche et sèche (USA, 1989) d’Euzhan Palcy, qui traite de l’apartheid à travers la vie d’un jardinier noir et de son fils. Ce film est incontournable pour comprendre les rouages d’une manipulation politique et raciste, mais il est aussi superbement humain dans son absence de parti-pris idéologique, avec en prime une prestation tout à fait exceptionnelle de Marlon Brandon, encore et toujours du bon côté de la balance. La fiction, ici, permet de retrouver les fragments d’une réalité perdue, et c’est au spectateur de la revivre et de la comprendre, en recomposant le puzzle d’un hors champ plus universel. Car la guerre est encore présente dans des films plus récents, tel Sarajevo, mon amour (Croatie, 2005) de la réalisatrice Bosniaque Jasmila Zbanic . Toute la vie intime et privée de son héroïne est marquée du sceau de l’infamie, bien après la guerre proprement dite. Certains parleraient de dommages collatéraux, alors qu’il s’agit bien de vies brisées au plus profond d’elles-mêmes. Côtoyer la mort, c’est aussi le travail d’une Sicilienne, Letizia Battaglia, qui photographie les actions meurtrières de la mafia : ses crimes, sa violence et les douleurs qu’elle provoque et continue de provoquer. Peu de films abordent ce sujet à haut risque. Daniela Zanzotto dans  Battaglia (Italie, 2004) fait ainsi le portrait d’une courageuse héroïne des temps modernes, inquiète et irremplaçable.

Sarajevo, mon amour de Jasmila Zbanic

L’accomplissement de soi, nécessite un minimum de conscience de soi. Savoir d’où l’on vient. Et savoir où l’on va. Certaines réalisatrices ont tracé une voie royale, pour mieux appréhender la situation des femmes dans la complexité des domaines amoureux et sexuels. Que cette situation soit réelle où imaginaire, elle est le lieu de malentendus, d’illusions et de perversités. Le cinéma de Catherine Breillat, dont tout le travail tourne autour des questions de l’innocence, de la passivité féminine, de la manipulation sexuelle entre les hommes et les femmes est devenu une référence. Que le point de vue soit féminin, change toute l’affaire. Son cinéma nous débarrasse des clichés romantiques de l’amour, on peut bien sûr le regretter, mais c’est au profit d’une vérité qui affronte le corps comme pur objet de désir. 36 fillette (France, 1987 ) marque un repère, car c’est à la fois le 1er film de la réalisatrice, et sans doute un film très inspirant pour d’autres réalisatrices, comme Lucrécia Martel dans La Niña Santa (Argentine, 2006) par exemple. Dans les relations intersubjectives, dans la relation à l’autre, ces films qui remontent à l’enfance nous dévoilent, là-encore, ce que nous étions sans doute.

 

 

Alors c’est beau d’avoir 30 ans, dans l’incessant besoin de comprendre la complexité du monde, et d’y trouver sa place.

 

 

Elisabeth Jenny

Avoir 30 ans