So British ! Les femmes cinéastes britanniques aujourd’hui

Année de compétition : 2007

Réinventer le réel : Les femmes cinéastes britanniques aujourd’hui

Une introduction par Lizzie Thynne.[1]

 

Si l’on se fie à la presse, l’industrie du cinéma britannique est aujourd’hui en pleine expansion. Après que la suspension des abris fiscaux ait interrompu plusieurs tournages, les affaires reprennent suite à de nouvelles mesures fiscales. En 2006, les sommes investies dans l’industrie ont atteint le record de £840 m, près de plus de 50% de l’année précédente. En tête des titres qui ont bénéficié de ces fonds on retrouve les deux « Potter », Harry et Beatrix, l’écrivain pour enfants victorienne. Ces deux films sont des histoires anodines de fantaisie ou d’aventure. Ils représentent une certaine vision de la « Britannitude » qui se vend bien à l’international. Il n’est donc pas étonnant de constater qu’une large partie du financement de ces films provienne d’Hollywood. Ce n’est pas non plus une surprise de constater que seule une infime partie de ces films à gros budget soit réalisée par des femmes. Hormis quelques exceptions notables telle Dorothy Arzner dans les années 40, ou plus récemment Kathryn Bigelow, Hollywood n’est pas spécialement réputé pour faire une grande place aux femmes derrière la caméra. Comme le disaient les Guerilla Girls dans leur promotion en 2003 : »Même le Sénat américain est plus progressiste qu’Hollywood ! »[2] Le Festival de Films de Femmes Bird’sEye View, créé en 2002, mentionne le fait que seulement 7% des réalisateurs mondiaux sont des femmes. C’est pourquoi le festival existe en tant que vitrine vitale pour les femmes réalisatrices de Grande Bretagne et comme un forum pour les talents émergeants.

Dans les années récentes, dans la foulée de « 4 mariages et un enterrement », les comédies romantiques se sont avérées une formule de succès international pour les films « britanniques » à financement américain. La plupart du temps, elles mettent en scène des stéréotypes britanniques délicieusement excentriques mais sans conséquences. En réponse à ces portraits anodins, mais parfois amusants, les cinéastes ont habituellement choisi la voie du documentaire pour représenter plus justement la réalité britannique. Les réalisatrices représentées dans cette sélection ont trouvé leur propre manière de s’engager et de résister à ce courant réaliste afin d’explorer les moyens que diverses communautés et individus ont choisi pour tenter de vivre dans cette nation à la fois post-industrielle et post-impériale.

Pratibha Parmar et Penny Woolcock ont débuté leurs carrières à pour Channel Four Television dans les années 1980 et 90 par des documentaires innovants qui ont repoussé les limites du genre. À leur façon, chacune des réalisatrices a introduit des éléments de fiction et du jeu des acteurs pour évoquer des expériences qui ne pouvaient être filmées aisément en documentaire sans exploiter leurs sujets. Par exemple, Parmar utilise la danse dans son film avec Alice Walker sur l’excision, Warrior Marks (Prix du Public, Créteil 1994). Les deux réalisatrices, comme la plupart de celles présentées ici, ont du attendre longtemps avant de pouvoir réaliser un long métrage de fiction. Dans sa remarquable trilogie « Tina », Woolcock poursuit sa démarche incluant des personnages réels qui jouent des histoires de leur communauté pour créer son propre type de réalisme, cru et dynamique. Son dernier film, The Principles of Lust, emploie des comédiens professionnels, mais maintient cette approche fluide et dérangeante avec un zeste d’humour inquiet et nous entraîne dans le tourbillon des dilemmes de la vie sexuelle de son protagoniste mâle.

Parmar revient à Créteil cette année avec son premier long métrage de fiction, Nina’s Heavenly Delights. Elle poursuit son engagement dans l’exploration sensuelle du désir lesbien par cette fiction sur une jeune femme asiatique qui retourne à Glasgow pour les funérailles de son père. Quand elle choisit de rester pour sauver le restaurant familial, elle se retrouve amoureuse de sa nouvelle copropriétaire blanche, Lisa. Il s’est écoulé 20 ans depuis que My Beautiful Launderette écrit par Hanif Kureishi a brouillé les stéréotypes habituels de race et de sexualité en racontant la romance entre un skinhead blanc et un jeune entrepreneur asiatique qui ouvre une laverie. Ce que le film de Parmar partage avec Launderette est l’emphase mise sur la réalisation d’un vœu et d’un fantasme : les deux films imaginent une fin heureuse dans laquelle le désir lance un pont entre les cultures et les identités ; ce qui le rend différent c’est que l’orientation sexuelle des protagonistes n’est plus source de questionnement pour les gens qui les entourent. En contraste, dans le premier film d’Amma Asante, A Way of Life, le racisme inspire trois adolescents frustrés et paranoïaques qui s’ennuient au Pays de Galles à assassiner leur voisin musulman.

Scottish Screen[3] a fait un excellent travail de promotion de l’Ecosse comme lieu de tournage, autant qu’en encourageant les talents locaux à s’épanouir. L’Ecosse est le décor de plusieurs films montrés dans cette sélection, tant dans des films d’époque que ceux traitant de sujets contemporains, tels The Governess, On a Clear Day, Morvern Callar de Lynne Ramsay, Red Road d’Andrea Arnold et One Life Stand de May Miles Thomas. Les films de Ramsay et Arnold s’intéressent plus particulièrement à des femmes célibataires qui réagissent à la mort d’un proche. Ces films obtiennent d’extraordinaires performances de la part des comédiennes et développent leur propre style puissant et original. L’inoubliable court métrage oscarisé Wasp, d’Andrea Arnold, montre une jeune mère célibataire avec ses trois enfants à charge qui essaie de faire sa vie. Ces réalisatrices ont un sens aigu de la cinématographie et savent exprimer des émotions par l’image et le son plutôt que par les dialogues et la narration. Arnold dit que l’idée de Wasp lui est venue en voyant l’image d’une guêpe pénétrant dans la bouche d’un enfant, et elle utilise cette image efficace au point culminant de son film. Ramsay a étudié la photographie au Collège Napier d’Edimbourgh et son œil de photographe crée du sens de manière experte par l’utilisation de l’espace à l’intérieur du cadre, évoquant le monde étrange et brutal de son héroïne qui réclame la paternité du roman de son ami décédé.

Le film de May Miles Thomas décrit comme « Le premier film numérique de Grande-Bretagne », montre une réalisatrice qui évite les pièges de la production cinématographique conventionnelle pour écrire, tourner, diriger et monter son propre film. Une mère célibataire est encore ici le personnage central. Elle travaille dans un centre d’appel où elle tire les Tarots, propulse involontairement son fils vers une carrière d’escorte, puis essaie de regagner son amour. Tournant avec son caméscope et un budget minimaliste, Thomas obtient non seulement un film d’ambiance, tendance un peu film noir, mais surtout une intimité avec son sujet qui n’aurait sans doute pas été possible autrement. Le film montre comment un scénario solide et la technologie numérique peuvent ouvrir des portes, saper la dominance du fétichisme du cinéma et créer des opportunités pour de nouvelles voix de se faire entendre.

Le Collectif Amber (The Scar), avec un idéalisme admirable a aussi retenu des méthodes de travail radicales, issues de la création du collectif en 1969. Ils collaborent étroitement avec la population du Nord Est de l’Angleterre, où ils sont basés, pour permettre une vue de l’intérieur des changements dramatiques dans la vie de la région suite à la disparition des mines et du mode de vie traditionnel.

Kim Longinotto, une figure majeure de la scène documentaire britannique est diplômée de la National Film and Television School, comme Lynne Ramsay, mais en tant que réalisatrice de documentaire et chef opérateur. Insensible aux sirènes du cinéma de fiction, Longinotto a développé sa propre démarche chaleureusement emphatique envers les autres cultures, obtenant accès à des institutions aussi diverses que les cours de divorce iraniennes et les boîtes japonaises où les « shinjuku boys », femmes vivant en hommes, amusent leurs clientes. Sa subtile combinaison de tournage d’observation et de tournage interactif a produit un autre portrait fascinant de femmes qui luttent pour contrôler leurs vies. Sisters in Law, coréalisé avec Florence Ayisi a été tourné dans la petite ville de Kumba au Cameroun où nous suivons deux pionnières qui administrent la justice pour combattre la violence faite aux femmes. Un hommage à l’œuvre de Sandra Lahire, décédée en 2001 à l’âge de 51 ans, et le programme Lux, donnent un aperçu de l’activité bouillonnante des femmes artistes britanniques qui oeuvrent dans le domaine du film et de la vidéo en contestant les règles et les conventions normatives de la télévision et de l’industrie cinématographique et qui trouvent de nouvelles façons d’exprimer les expériences des femmes.



[1] Lizzie Thynne est cinéaste et enseigne le cinema à l’Université du Sussex

[2] *Lorraine Smith, ‘Hollywood Women’,The f word : Contemporary UK feminism http://www.thefword.org.uk/features/2004/03/hollywood_women, accessed 22 Jan 2007).

 

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